Arkheia, revue d'histoire

Claude Campanini : itinéraire d’un déporté moissagais I

Par Claude Campanini
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Article publié dans
Arkheia n°1
Auteur : Claude Campanini, ancien résistant et déporté, a écrit ce témoignage le 27 Juillet 1998 à Moissac où il réside depuis de longues années.

(...) délivrance était la mort. Ce qui ajoutait à la situation infernale qui était la notre. L’instinct de conservation étant le plus fort, une lutte sans pitié était de rigueur. Des bandes organisées, surtout chez les Ukrainiens et les Polonais, opéraient pour le vol du pain et des vêtements. Nous Français nous étions organisés en défense. Nous avions mis au point des stratégies qui avaient une grande efficacité. La vie du camp était une jungle où les instincts primitifs de l’homme réapparaissaient pour sa survie. Pour la vérité, je me dois de dire - et je suis fier du choix que j’ai fait d’être Français- que je n’ai pas connu parmi mes compatriotes des individus qui aient commis des exactions comme l’ont fait d’autres de nationalités différentes. Je ne dis pas non plus que nous ayons été tous des saints, dans les camps cela n’était pas possible. Je dis simplement que les Français dans leur immense majorité se sont conduits comme des gens civilisés, ce qui était déjà dans ce contexte, très difficile. Que ne sont-ils à cette image dans la vie courante ! Les choses ne seraient pas ce qu’elles sont. Il est vrai que mes camarades étaient tous des résistants donc des gens qui avaient choisi la voix la plus difficile et celle qui comportait le plus de risque. Dora c’était aussi la mise en condition. La vue des fameuses armes secrètes, qui je le répète étaient impressionnantes. Et puis, et puis, la descente au tunnel qui était une véritable descente aux enfers, le mot est faible. Pas de mots assez forts pour faire ressortir la vue qui s’offrait à nous. De véritables squelettes indescriptiblement décharnés se mouvaient avec une lenteur désespérante parce que vidés de toutes leurs forces, de toute leur énergie et de toute volonté. Les coups des kapos n’y changeaient rien, le travail continuait avec la même lenteur. D’une maigreur inimaginable, le teint jaune comme la mort, les joues n’étaient plus que des trous, les yeux au fond des orbites creux n’avaient déjà plus de regard. Un spectacle d’épouvante, démoniaque, hallucinant pour nous qui arrivions avec encore figure humaine. Le travail se faisait dans une ambiance de vociférations, d’ordres donnés avec haine, méchanceté, les coups distribués avec force. Par moments, un pauvre type, à bout, s’écroulait, il était jeté sur la pile des morts et finissait de crever ; à moins qu’il ne soit achevé par quelque nervi. Le bruit des marteaux piqueurs, des pelles mécaniques, des compresseurs, des moteurs de toutes sortes ; la fumée bleu de tous les échappements, le gaz que dégage la pierre, nous brûle les poumons ; nombreux sont ceux qui crachent du sang. La fine poussière de la mine fait un halo autour des projecteurs ; dans cette demi-obscurité on devine plutôt qu’on ne voit. tout s’ajoute à cette vision de fin du monde à cette atmosphère terrifiante. Et puis, ça et là des piles de morts (...)


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