Arkheia, revue d'histoire

Deux Espagnes

Par Joseph Pérez
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Article publié dans
Azaña 3 /hors série
Auteur : Ancien élève de l’École normale supérieure de Saint-Cloud, Agrégé de l’Université, Docteur d’État, directeur de la Casa de Velasquez de 1989 à 1996, il est professeur émérite de civilisation de l’Espagne et de l’Amérique latine à l’Université de Bordeaux III Michel de Montaigne dont il a été le président. Il vient de publier La légende noire de l’Espagne, (Fayard, 2009) et parmi ses ouvrages maîtres Histoire de l’Espagne, (Fayard, 1997).

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Ce qui attire l’attention dans l’évolution politique et idéologique de l’Espagne contemporaine, c’est l’affrontement violent de deux blocs antagoniques : libéraux et conservateurs, laïques et cléricaux, progressistes et traditionalistes… Cette situation est-elle spécifique à l’Espagne ? Ne la retrouve-t-on pas dans la plupart des pays européens ? Ce qui paraît caractéristique de l’Espagne, c’est la forme qu’a prise cet affrontement depuis le milieu du XIXe siècle, avec le succès d’un mouvement de pensée, le krausisme, qui, relayé par une institution de prestige, l’Institution libre d’Enseignement, s’est rapidement imposé comme un rival du catholicisme romain.

Le krausisme s’inspire de l’oeuvre d’un professeur de l’université de Heidelberg, Krause (1781-1832). Un jeune philosophe, Julián Sanz del Río, l’introduit en Espagne. Ce qui le séduit dans cette doctrine, c’est qu’elle associe science, éthique et politique dans une vision globale du monde et une philosophie rationaliste. En fait, le krausisme est une sorte de religion naturelle, sans transcendance, sans dogmes ni mystères, dans laquelle il n’est pas difficile de trouver des ressemblances avec l’illuminisme et l’érasmisme du XVIe siècle . Très vite, le krausisme devient la doctrine à la mode ; elle attire beaucoup de monde et ce succès inquiète les conservateurs qui l’accusent de corrompre la jeunesse et de pervertir la société ; la doctrine est perçue comme un danger pour la foi. Le 22 janvier 1867, le gouvernement exige de tous les professeurs qu’ils prêtent serment de fidélité à l’Église et au trône. Au nom de la liberté de conscience et d’expression, Sanz del Río et ses amis refusent. Ils sont exclus de l’université. La polémique rebondit en 1875 après la restauration des Bourbons. Le 26 février, le ministre Manuel Orovio envoie une circulaire aux recteurs : ils devront veiller à ce qu’aucun professeur n’enseigne des théories contraires au catholicisme ou au principe monarchique. D’éminents universitaires sont alors chassés de l’enseignement ou démissionnent par solidarité avec leurs collègues sanctionnés. L’un d’eux, Francisco Giner de los Ríos, prend acte des contraintes qu’on veut imposer aux professeurs et, pour préserver leur liberté, il fonde l’Institution libre d’enseignement (29 octobre 1876).

L’originalité du krausisme n’est pas de plaider pour un rapprochement entre l’Espagne et l’Europe - les hommes des Lumières ne disaient pas autre chose -, mais d’identifier l’Europe avec une vision rationnelle du monde et, conformément à cette idée, de chercher à renforcer les tendances rationalistes en Espagne. De ce point de vue, l’Institution libre d’enseignement représente l’une des tentatives les plus originales et les plus fécondes pour réformer l’Espagne de l’intérieur au moyen d’un travail patient (...)


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