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Dunes : le dernier témoin du 23 juin 1944 parle

Par Baptiste Gay
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Article publié dans
Seconde Guerre mondiale
Auteur : journaliste à La Dépêche du Midi.

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Au matin du 23 juin 1944, Roger Bourgade, le jeune homme de Cuq, est envoyé par son père dans la bastide voisine pour ferrer une jeune jument. Fait otage, il assiste aux onze pendaisons. L’image des martyrs est restée à jamais gravée en lui.

Cerisiers chargés de fruits. Vallons en pleine effervescence printanière. Odeurs de foins tout juste coupés. En cette matinée où l’on chemine en voiture, toutes fenêtres ouvertes, en direction de Cuq (Lot-et-Garonne), pour rencontrer le dernier témoin oculaire de la tragédie de Dunes, l’opulence de la terre gasconne offre un étonnant contraste avec l’horreur. La nature, luxuriante, pousse à chaque virage, à mille lieues des quatorze vies arrachées soixante-cinq ans plus tôt dans la bastide voisine.

Les pruniers d’ente et la belle allée de rosiers qui jouxtent la ferme de Poutoy, où vit depuis toujours Roger Bourgade, rivalisent de grâce. Jusqu’aux premiers mots de notre hôte, froids et détachés, sur « la scène » vécue le 23 juin 1944. « La scène », car il n’arrive « toujours pas à trouver de mot dans le dictionnaire » pour décrire ce qu’il a vu. « Il n’y a pas un jour où je n’y pense pas, ne serait-ce qu’une seconde. Ce moment m’a façonné. » à 85 ans, Roger Bourgade reste un paysan cultivé. Regard cinglant, appuyé sur sa canne, il offre des citations ciselées. Il n’en rajoute pas. « J’avais 19 ans, je n’étais qu’un gamin. En tout début de matinée mon père m’a envoyé à Dunes pour faire mettre des fers à une jeune jument. » à travers champs, Roger Bourgade entreprend les sept kilomètres qui séparent les deux bourgs ruraux. Sur cette marche, un seul commentaire : « il faisait beau, un peu comme aujourd’hui ».

Arrivé avant 10 heures à Dunes, Roger Bourgade se tient aux côtés de Louis Dufour, le forgeron qui pratiquait son art au milieu de la Grand-rue. « Soudain un homme (Victor Caffar, un habitant du village) est venu prévenir Dufour. « Partez les Allemands arrivent par les Vignes Blanches. » Le forgeron s’est alors tourné vers moi et m’a dit : « N’ait pas peur drôle, moi je les connais, je vais leur parler, on ne risque rien. » Louis Dufour est rentré peu de temps auparavant d’Allemagne où il était prisonnier de guerre. Roger Bourgade reprend : « Un Allemand a surgi derrière nous. Il nous a demandé nos papiers d’identité. Puis il nous a fait détacher la jument pour récupérer une partie de la corde. Elle a servi aux pendaisons un peu plus tard. » Seule anecdote qui interpelle toujours Roger Bourgade dans son récit : « La jument s’est enfuie et a retrouvé le chemin de la ferme. » On n’ose imaginer l’inquiétude de sa famille quand la bête est revenue, seule.

« je vais m’éteindre avec cette seconde d’image en moi »

« Ensuite, c’est allé très vite. En une heure tout était bouclé. Louis Dufour a été le premier à être pendu. Il n’y croyait pas. Je vois toujours la main du forgeron (...)


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