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Famine en Ukraine ( Holodomor) : vous avez dit « négationnisme » ?

Par Stéphane Courtois
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Article publié dans
Opinion, débats
Auteur est directeur de recherches au CNRS. Auteur de nombreux ouvarges sur le communisme français et international dont Le Livre noir du communisme (Robert Laffont, 1997).

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Chacun sait que parmi les innombrables joyeusetés de « l’exception française » figure en bonne place un négationnisme d’extrême droite prétendant que dans les chambres à gaz n’ont été exterminés que des poux. Mais voilà que, pour ne pas être en reste, le bord opposé adopte à son tour la même posture.

Au printemps dernier, Annie Lacroix-Riz, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris-VII, a lancé un site web pour appeler ses collègues à la mobilisation contre un innommable mensonge qui courrait le monde depuis soixante-dix ans : non, mesdames et messieurs, il n’y a pas eu de famine en Ukraine en 1932-1933, et encore moins une famine qui aurait fait plusieurs millions de morts, et surtout pas une famine organisée par le pouvoir soviétique lui-même.

Pour preuve : des dizaines de dépêches du Quai d’Orsay des années 30 confirmant l’absence de famine. À la rigueur une disette. Il est pour le moins stupéfiant que quinze ans après l’effondrement de l’URSS et l’ouverture d’une partie significative des archives soviétiques, l’« experte » Lacroix-Riz continue de confondre une disette – « manque, insuffisance de vivres » d’après le Robert – et une famine – un manque d’aliments qui fait qu’une population souffre de la faim au point d’en mourir. Pourtant, Voltaire – déjà – avait souligné qu’une disette pouvait dégénérer en famine… Mais cette confusion est-elle involontaire ?

Non seulement Mme Lacroix-Riz ignore les témoignages de base, celui de Miron Dolot (Les Affamés, Ramsay, 1986) ou le livremémorial élaboré dès 1987 par deux journalistes ukrainiens, Lidia Kovalenko et Volodymyr Maniak, qui ont, pour la première fois en URSS, levé un coin du voile sur ce sujet absolument tabou, en recueillant plus de six mille témoignages de survivants et en en sélectionnant quatre cent cinquante (cf. Georges Sokoloff [ed.] 1933, l’année noire. Témoignages sur la famine en Ukraine, Albin Michel, 2000), mais elle ne tient aucun compte des règles élémentaires du travail de l’historien. À aucun moment elle ne s’interroge sur les conditions de production de ces fameuses et sacro-saintes dépêches du Quai d’Orsay.

La « professeure » Lacroix-Riz a-telle jamais lu l’inénarrable chapitre consacré par Sophie Coeuré au voyage d’Édouard Herriot en URSS à l’été 1933 et dont ce mentor de la diplomatie française tira en 1934 un livre, Orient, où il jurait ses grands dieux (déjà) qu’il n’y avait pas de famine en Ukraine, comme le lui avait confirmé… Kalinine, le président du Soviet suprême ! Or les archives soviétiques démontrent que ce voyage avait été entièrement « fabriqué » – « à la Potemkine » – par le NKVD, la police politique de Staline (Sophie Coeuré, La Grande Lueur à l’Est, Seuil, 1999).

De (...)


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  • Merci d’avoir fait cette mise au point claire et sans bavure, que l’on ne trouve guère ailleurs sur le net, hélas. Cette dame bénéficie de l’ignorance de la majorité des médias, et d’une grande complaisance de la part de certains d’entre eux qui croient sans doute que c’est être de gauche que de défendre la légende dorée d’un régime criminel. Que quelqu’un puisse être prof dans une université française en dépit d’un tel aveuglement idéologique et d’un tel manque de méthode (que l’on ne pardonnerait pas des étudiants de master 1 !) en dit long sur l’état de notre université. L’histoire a besoin de gens comme vous pour faire du boulot sérieux puisqu’on ne le fait pas dans toutes les facs : merci encore, continuez comme cela.
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