Arkheia, revue d'histoire

Fusillés de Cahors : devoir de mémoire et droit à l’oubli

Par Cécile Vaissié
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Article publié dans
Arkheia 25-26-27
Auteur : Cécile Vaissié est professeure des universités (Rennes-II). Elle a publié dans la revue Arkheia une contribution remarquée sur un tabou cadurcien qui n’a pas manqué de soulever l’intérêt. "Cahors : les 15 fusillés du 20 août 1944" (n°23-24, 2011).

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La question soulignée par La Dépêche du Midi du 20 juillet 2011 – entre « devoir de mémoire » et « droit à l’oubli », comment écrire l’histoire récente ? - est essentielle et ne se pose pas qu’en France : la même problématique existe en Allemagne, en Russie, dans l’ex-URSS et partout où des atrocités se sont produites au cours du XXe siècle. Elle en implique une autre, pas facile à régler : peut-on donner les noms de criminels et de collaborateurs, en sachant que la collaboration est une gamme de gris, et non une zone noire nettement délimitée ?

Sur ce dernier point, les historiens font des choix très différents, guidés à la fois par l’usage (les spécialistes occidentaux de l’URSS ne se posent même pas la question) et par le sentiment de leur responsabilité personnelle. Or, dans ce contexte délicat, André Nouvian, actuel président du Musée de la résistance à Cahors, affiche des choix nets : « Nous possédons des documents, mais il est hors de question de montrer certains d’entre eux, à personne. Ce n’est pas pour protéger les collaborateurs, mais c’est vis-à-vis de leurs familles, de leurs enfants, dont certains ne savent même pas ce qui s’est passé. Ils ne sont pas responsables des actes commis par leurs aînés. On ne va pas tout bousculer 65 ans après ».

Et, pour lui, souligne La Dépêche du Midi, tous ceux qui ont été condamnés à mort à la Libération étaient bien des collaborateurs . Ces propos choquent, pour trois raisons au moins : d’abord, ils signifient qu’une institution incarnant une certaine mémoire de la résistance pose des limites et des obstacles aux recherches des historiens ; en outre, ils affichent une volonté proclamée de « protéger » des « enfants » qui n’ont rien demandé ; enfin, ils vont à l’encontre de la justice républicaine. Reprenons ces différents points.

L’histoire du XXe siècle est-elle nocive ?

Le président du Musée de la résistance de Cahors affirme donc la nocivité de l’histoire : celle-ci – qui peut si difficilement être écrite « à chaud »… - viendrait « tout bousculer », lorsque, le temps étant passé, elle peut enfin être explorée avec davantage de distance, c’est-à-dire aussi d’impartialité. Cette méfiance à l’égard du travail des historiens est curieusement proche de celle des États totalitaires : en URSS, l’enseignement de l’histoire a été supprimé en 1920 et rétabli seulement en 1936, avec des manuels falsifiés par le pouvoir stalinien qui se proclamait gardien de la mémoire révolutionnaire. Dans 1984, le roman anti-utopie de George Orwell, quel est le travail du héros ? Il réécrit des documents déjà publiés et expédie les éléments originaux dans les « trous de mémoire ». Quant à sa collègue, elle élimine, dans la presse, « les noms des gens qui (ont) été vaporisés et qui (sont), par conséquent, considérés comme n’ayant (...)


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