Arkheia, revue d'histoire

L’Espagne a cessé d’être catholique

Par Manuel Azaña, traduction Jean-Pierre Amalric
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Article publié dans
Azaña 3 /hors série

(...) pour affirmer que l’Espagne était catholique aux XVIe et XVIIe siècles : ce serait une dispute vaine de nous mettre à examiner maintenant ce que l’Espagne doit au catholicisme, thème habituel cher aux historiens apologistes ; je crois plutôt que c’est le catholicisme qui doit à l’Espagne, parce qu’une religion ne vit pas dans les textes écrits des conciles ou dans les in-folios de ses théologiens, mais dans l’esprit et les oeuvres des peuples qui y adhèrent, et le génie espagnol s’est déployé dans les cadres moraux du catholicisme comme son génie politique s’est déployé de par le monde dans les entreprises que nous connaissons tous.

L’Espagne, au temps de l’essor de son génie, quand l’Espagne était un peuple créatif et inventif, créa un catholicisme à son image et à sa ressemblance, dans lequel resplendissent surtout ses traits de caractère, bien différents à coup sûr du catholicisme d’autres pays, de celui des autres grandes puissances catholiques ; bien différent, par exemple, du catholicisme français ; et il y eut alors un catholicisme espagnol, pour les mêmes raisons - de nature psychologique - qu’apparurent un roman et une peinture et un théâtre et une morale espagnols, dans lesquels se ressent aussi l’imprégnation de la foi religieuse. C’est tellement vrai qu’apparaît justement là la Compagnie de Jésus, création espagnole, oeuvre d’un grand représentant de notre race2 et qui démontre à quel point le génie espagnol a influencé l’orientation du gouvernement historique et politique de l’Église de Rome. Mais à présent, Messieurs les Députés, la situation est exactement l’inverse. Pendant de longs siècles, l’activité spéculative de la pensée européenne s’est faite au sein du christianisme, qui fit sienne la pensée du monde antique et l’adapta avec plus ou moins de fidélité et de pertinence à la foi chrétienne ; mais voilà aussi des siècles que la pensée et l’activité spéculative de l’Europe ont cessé d’être catholiques ; tout le mouvement supérieur de la civilisation va en sens opposé et, en Espagne, malgré notre activité mentale déclinante, depuis le siècle passé, le catholicisme a cessé d’être l’expression et le guide de la pensée espagnole. Qu’il y ait en Espagne des millions de croyants, je ne le discute pas ; mais ce qui constitue l’être religieux d’un pays, d’un peuple et d’une société, ce n’est pas la somme numérique des croyances ou des croyants, c’est l’effort créateur de son esprit, la direction que suit sa culture.

Par conséquent, j’ai les mêmes motifs pour dire que l’Espagne a cessé d’être catholique que pour dire le contraire de l’Espagne du passé. L’Espagne était catholique au XVIe siècle, bien qu’il existât alors de nombreux et très importants dissidents, dont quelques-uns font la gloire et la splendeur des lettres espagnoles, et l’Espagne a (...)



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