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L’alliance entre l’Allemagne nazie et l’URSS stalinienne : 70 ans après

Par Gilbert Beaubatie
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Article publié dans
Seconde Guerre mondiale

Le 23 août 1939 - il y a 70 ans - à la stupéfaction générale, l’Allemagne nazie et l’Union soviétique ont signé un pacte de non-agression. Dans une étude publiée par la Fondation pour l’innovation politique (1), Stéphane Courtois propose une relecture passionnante de cette « mystérieuse » alliance soviéto-nazie. Après avoir expliqué la genèse de ce rapprochement politico-diplomatique, l’auteur en restitue les tenants et aboutissants, avant d’en voir les conséquences à court, mais aussi à long terme. Cette mise au point est particulièrement éclairante et utile pour démythifier un événement capital dans l’histoire de la Seconde Guerre mondiale.

Déjà, à partir d’avril 1917…

Cette année-là, le régime tsariste s’effondre et laisse la place à un gouvernement provisoire qui, pour rester fidèle à la Triple Entente, est résolu à poursuivre la guerre. Les autorités allemandes s’empressent alors d’exploiter un mécontentement grandissant et favorisent le retour en Russie du chef des Bolchéviks, Lénine, qui le 7 novembre, à la suite d’un coup d’Etat, s’empare du pouvoir et rapidement met en place un régime dictatorial. Le 3 mars 1918, à Brest-Litovsk, un traité - une « infâme paix » - est signé avec le Reich allemand, qui récupère ainsi un immense territoire d’environ 800 000 km2, constitué des Pays Baltes, de la Biélorussie, de la Finlande et de la Pologne orientale (2).

Une fois débarrassé de ses ennemis intérieurs (partisans du tsar et Menchéviks), Lénine décide de mener une politique étrangère capable de répandre la « grande révolution prolétarienne mondiale », à commencer en Allemagne, grande puissance industrielle, où les Spartakistes, en janvier 1919, ont fortement ébranlé le pouvoir social-démocrate. Il s’agit aussi d’exacerber « les contradictions inter-impérialistes », autrement dit de « braquer » les pays capitalistes les uns contre les autres, afin de les déstabiliser et de les affaiblir. La jeune République allemande - la République de Weimar – et la « patrie du communisme » ne tardent pas à nouer certains liens. Le 16 avril 1922, en signant le traité de Rapallo, en marge de la Conférence de Gênes, elles rompent l’isolement dont elles sont victimes depuis la fin de la Guerre et renoncent à leurs dettes réciproques. Non seulement elles rétablissent des relations diplomatiques et commerciales, mais elles collaborent aussi sur le plan militaire : fabrication d’avions de combat à proximité de Moscou, vente de matériel de guerre, installation de camps d’entraînement en URSS. Oubliées les clauses du traité de Versailles !

Un Etat polonais a été créé et l’Allemagne obligée de reconnaître son indépendance. Or, Allemands et Soviétiques n’aspirent qu’à une chose : « liquider » la Pologne ! Cela sera fait en 1939.

Un court répit

L’arrivée au pouvoir d’Hitler le 30 janvier 1933 et la proclamation du IIIe Reich (août 1934) mettent fin provisoirement à cette « lune de miel ». Staline, en effet, impulse une nouvelle politique étrangère : à cause du réarmement allemand, il signe en 1935 avec Pierre Laval un traité d’assistance mutuelle ; il invite les partis communistes à mener une lutte antifasciste ; il cautionne la formation des Brigades internationales et l’envoi d’une aide militaire aux républicains espagnols. Mais à partir de 1937, conscient de l’inéluctabilité d’une guerre, il choisit une autre stratégie. A l’intérieur du pays : entre le 30 juillet 1937 et le 17 novembre 1938, il ordonne une gigantesque répression de masse, au cours de laquelle environ 750 000 hommes, femmes et enfants sont éliminés. Il s’agit de renforcer un pouvoir personnel et despotique, de se doter « d’un monstre », mais à condition de pouvoir le dominer. A l’extérieur : Staline ne manque pas d’être impressionné par les coups de force réussis par Hitler, qui successivement s’empare de l’Autriche (mars 1938) et des Sudètes (septembre 1938) avant d’envoyer ses troupes à Prague, le 15 mars 1939. Or, cinq jours avant, devant le XVIII ème Congrès du Parti communiste de l’URSS, il a prononcé un important discours : selon lui, une nouvelle « guerre impérialiste » a commencé ; démocraties et pays fascistes vont en découdre. Dans ces conditions, l’URSS doit « continuer la politique de paix et de consolidation des relations d’affaires avec tous les pays ». Y compris, donc, avec l’Allemagne nazie ! Mais à condition de faire monter les enchères de son alliance. C’est ce qu’il va vite s’employer à faire…

Secrètement, on négocie

Alors que des négociations publiques sont engagées avec la France et la Grande-Bretagne qui aboutissent à un accord d’assistance militaire, de hauts responsables allemands et soviétiques nouent des contacts secrets. Surtout après le 17 avril 1939, jour où le secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères allemand a reçu la visite de l’ambassadeur d’URSS et appris, non sans surprise, que « la politique russe n’a jamais dévié de la ligne droite » et que l’URSS « ne voit aucune raison de ne pas entretenir avec l’Allemagne des relations normales, relations qui pourraient aller en s’améliorant sans cesse ».

Les rencontres se suivent et débouchent sur du « tangible », au détriment de l’Etat polonais. Le remplacement de Maxim Litvinov (3) au poste de commissaire aux Affaires étrangères, le 3 mai 1939, par Molotov, traduit le retournement stratégique que le « Petit Père des Peuples » a décidé. Alors que le premier symbolisait l’attachement soviétique à la politique du rapprochement avec les démocraties occidentales, le second, très proche collaborateur de Staline, est un exécutant zélé. Le 20 mai, l’ambassadeur allemand à Moscou, von Schulenberg, s’entretient avec lui. Dans le rapport qu’il expédie à Berlin, il estime qu’ « un heureux aboutissement des discussions économiques contribuerait également à créer une atmosphère politique favorable ». Le 22 juillet, la reprise des relations commerciales entre les deux pays est devenue effective, et quatre jours plus tard, au cours d’un dîner intime entre Astakhov, le chargé d’affaires soviétique à Berlin, et Shnurre, un diplomate allemand chargé des relations commerciales, ce dernier soutient qu’ « en dépit de toutes les divergences de conceptions philosophiques, il existait bien un lien entre les idéologies allemande, italienne et soviétique : l’opposition aux démocraties capitalistes ». A son tour, Molotov entre dans la partie et accélère le processus du rapprochement, qui, comme le souligne Stéphane Courtois, aboutit au terme de seulement une semaine !

Le 15 août 1939, à 4 h 40 du matin, le ministre allemand des Affaires étrangères, von Ribbentrop, demande à son ambassadeur von Schulenberg de se rendre au plus vite chez Molotov afin de l’assurer que « la politique germano-soviétique est parvenue aujourd’hui à un tournant historique » (…), que « le gouvernement du Reich et le gouvernement soviétique doivent, tirant la leçon de toute l’expérience du passé, tenir pour certain que les démocraties capitalistes de l’Occident sont les ennemies implacables à la fois de l’Allemagne nationale-socialiste et de l’URSS ». Et von Ribbentrop de faire savoir qu’il est prêt à se rendre à Moscou pour rencontrer son homologue, ainsi que Staline. Le 19 août, Staline, averti de l’impatience d’Hitler et de la possibilité qu’éclatent « d’un jour à l’autre » de sérieux incidents avec la Pologne, explique devant le Bureau politique quelles seront les conséquences de la signature d’un pacte de non-agression avec l’Allemagne nazie : « Elle attaquera évidemment la Pologne, ce qui rendra inévitable l’intervention de la France et de l’Angleterre. L’Europe occidentale sera alors la proie de troubles et de désordres graves. Dans ces conditions, nous aurons de grandes chances de rester à l’écart du conflit, et nous pourrons espérer entrer en guerre lorsque ce sera avantageux pour nous ».

Le 21 août, Staline informe Hitler qu’il est en mesure de recevoir von Ribbentrop le 23 août. Ce jour-là, à Moscou, un pacte de non-agression, entre les deux régimes totalitaires, est signé par les ministres Molotov et von Ribbentrop. Un protocole secret l’accompagne. Staline porte un toast et boit à la santé du Führer, que « la nation allemande aime » (sic) !

Les dessous de la politique stalinienne

Stéphane Courtois nous aide à mieux comprendre les raisons qui ont poussé Staline à se rapprocher d’Hitler. A partir d’une documentation trop mal ou insuffisamment connue comme, entre autre, le Journal de Georgi Dimitrov, secrétaire général du Komintern.

Staline est partisan d’exacerber « les contradictions inter-impérialistes » et considère que la guerre, voulue par Hitler, ébranlera et sapera le système capitaliste. Par conséquent, les partis communistes devront « prendre position contre leur gouvernement » et « contre la guerre », car « la séparation entre Etats capitalistes fascistes et démocratiques a perdu le sens qu’elle avait ». Conformément au protocole secret, l’Armée Rouge envahit la Pologne orientale le 17 septembre, et quatre jours plus tard, elle entre en contact avec l’armée allemande « dans un stupéfiant climat de fraternité d’armes » (Stéphane Courtois) ; à Brest-Litovsk, que les Soviétiques occupent, les deux vainqueurs défilent ensemble. Le 27 septembre, Ribbentrop se rend au Kremlin, où le lendemain il signe un traité « de délimitation des frontières et d’amitié » : l’Etat polonais est rayé de la carte européenne. Staline ne s’arrête pas là : il cherche à agrandir la sphère d’influence soviétique, au détriment d’abord de la Finlande, attaquée le 30 novembre et vaincue seulement le 12 mars 1940 ; puis de l’Estonie (le 12 juin 1940), de la Lituanie (le 17 juin), de la Lettonie (le 18 juin) et de la Roumanie, qui, pour éviter d’être attaquée, doit lui céder la Moldavie et la Bukovine du Nord. Les trois Etats baltes deviennent des « républiques soviétiques ».

Cette dilatation de l’espace soviétique s‘accompagne d’une terreur de masse et d’une « goulagisation » : environ 450 000 personnes massacrées ou déportées en Pologne orientale, entre septembre 1939 et le 22 juin 1941 ; 23 000 Estoniens déportés entre juin 1940 et juin 1941. A Katyn, sur les ordres de Staline, plus de 4000 officiers polonais, prisonniers de guerre, ont été tués d’une balle dans la tête. Partout, une véritable politique génocidaire, cherchant à liquider « des fractions sélectionnées » de population : officiers, intellectuels, nationalistes. Un seul objectif : consolider l’impérialisme soviétique et créer « un homme nouveau ».

Entre l’Allemagne nazie et l’URSS stalinienne, les relations sont au beau fixe : un important accord commercial est signé au mois de février 1940. Tandis que l’Allemagne livre à l’URSS du matériel industriel et militaire (y compris un croiseur), l’URSS approvisionne son partenaire en céréales, pétrole et minerais. Lorsque l’armistice est signé à Rethondes le 22 juin 1940, Molotov se fend de félicitations au Reichsführer Hitler !

L’attitude des communistes

A l’annonce de la signature du pacte germano-soviétique, dirigeants et militants communistes ont réagi différemment. Alors que Maurice Thorez rejoint son régiment en Champagne avant de « déserter » en URSS au mois de novembre, que Jacques Duclos, chargé de direction, réclame l’ouverture de pourparlers de paix avec Hitler avant de se réfugier en Belgique, le député Paul Loubradou prend, le 30 août, « la grave détermination de démissionner du parti communiste français, parce que les dirigeants de ce parti ont approuvé avec une incroyable légèreté de ton et de fond un acte (qu’il) réprouve de toutes (ses) forces ! ». Le 20 février 1940, au Palais-Bourbon, il prononce un discours dans lequel il exprime son écoeurement : « On ne dit plus : l’Allemagne hitlérienne mais l’Allemagne tout court ; on ne dit plus la démocratie française, mais la France impérialiste ! On expurge la littérature communiste des vocables anti-hitlériens, désormais sacrilèges ! Silence autour d’Hitler ! L’allié de Staline serait-il devenu, lui aussi, par endosmose, un libérateur de peuples ? Messieurs, nous sommes des renégats parce que ces renversements à 180 degrés dépassent notre entendement ! Quoi ! La défense des libertés républicaines, la lutte contre l’hitlérisme fauteur de servitude et de guerre, le front de la paix, le front des Français, la France de Jeanne d’Arc, des encyclopédistes, de Valmy, La Marseillaise, tout cela n’était que pièges stratégiques ou masques de carbonari ? » (4).

Le parti communiste français a été dissous par le gouvernement Daladier le 26 septembre. Devenu clandestin, il obéit aux directives de Moscou et tient « un discours pacifiste à tonalité épisodiquement défaitiste » (5). Jacques Duclos, de retour à Paris le 15 juin 1940, un jour après l’entrée des troupes allemandes, multiplie les démarches auprès de la Propaganstaffel (service allemand de censure) pour obtenir la légalisation de L’Humanité. Le 18 juin 1940, jour où, au micro de la BBC, le général de Gaulle assure que la défaite n’est pas « définitive » et que la guerre « n’est pas tranchée par la bataille de France ». Jacques Duclos va jusqu’à écrire, le 30 juin, que la signature « d’un pacte d’amitié (de la France) avec l’URSS (…) compléterait le pacte germano-soviétique et constituerait un important facteur de pacification européenne ».

Sur ordre de Staline, les négociations sont finalement interrompues, mais, comme le fait observer Stéphane Courtois, le mal était fait : « En croyant pouvoir compter sur la bienveillance nazie, Duclos a découvert l’appareil du parti » et « le malheureux Guy Môquet », comme tant d’autres militants a été arrêté « alors qu’il diffusait une propagande appelant plus à la révolution contre le capitalisme qu’à la lutte contre l’occupant ».

La fin du cynisme

La défaite inattendue et si rapide de l’armée française, réputée la meilleure du monde, est venue saper la stratégie stalinienne. La menace d’être à son tour attaqué par l’ogre nazi oblige Staline à promouvoir une politique de « front national ». Mais il reste persuadé que l’assaut prévisible sera reporté à l’année suivante. Le 16 juin, les services de renseignements ont beau l’avertir qu’il peut survenir « à n’importe quel moment », il se contente de prendre les choses à la légère : « Vous pouvez envoyer votre « informateur » de l’état-major de l’aviation allemande baiser sa mère. Ce n’est pas un informateur mais un déformateur ». On connaît la suite : le 22 juin 1941 a débuté le plan d’attaque de l’URSS, le plan Barbarossa !

Dès lors, Staline est condamné à revoir entièrement ses alliances et se retrouve dans le camp des puissances alliées contre les puissances de l’Axe. Mais il n’envisage aucunement de renoncer aux conquêtes obtenues à la suite du pacte germano-soviétique. Les conférences internationales de Téhéran, Yalta et Postdam vont consacrer les frontières tracées avant l’attaque de l’URSS.

Trois mémoires du communisme

Au terme de ce brillant essai, Stéphane Courtois tient à rappeler plusieurs faits : les énormes traumatismes qu’ont fait subir aux populations civiles les deux totalitarismes, entièrement complices le refus des autorités soviétiques de reconnaître certains faits, rigoureusement prouvés par la recherche historique le négationnisme, dont elles se sont rendues coupables, en accusant les nazis d’avoir commis le massacre de Katyn les permanences et la réactivation de trois mémoires divisées :

- 1) une mémoire tragique et traumatisée, en Europe centrale et orientale, à cause de la terreur de masse exercée par le NKVD et les autres polices politiques communistes ;

- 2) une mémoire glorieuse et louangeuse, en Europe occidentale, portée par « le charme universel d’octobre » (François Furet), par l’antifascisme des années 30 et le résistantialisme communiste à partir du 22 juin 1941, et amplifiée par une puissante propagande, à tel point que se sont imposées « une hypermnésie de l’antifascisme et une amnésie de l’alliance soviéto-nazie » (sic) ;

- 3) une mémoire schizophrénique en URSS, aujourd’hui en Russie, à la fois tragique et glorieuse ; tragique à cause de la terreur et du goulag ; glorieuse, parce qu’en dépit de pertes et de souffrances colossales, la contribution de l’URSS à la victoire de 1945 a été décisive.

Soixante-dix ans plus tard, il est plus que temps de reconnaître et de dénoncer la dimension criminelle de l’alliance soviéto-nazie. La belle étude de Stéphane Courtois y contribue puissamment. A coup sûr, elle mérite d’être mise entre les mains de tous les professeurs d’histoire, sans excepter celles des nostalgiques du totalitarisme, quel qu’il soit.

- 1) Stéphane Courtois, Retour sur l’alliance soviéto-nazie, 70 ans après, Fondation pour l’Innovation politique, Paris 2009.

- 2) L’Ukraine, qui faisait partie des territoires cédés, a été récupérée après la défaite du Reich allemand.

- 3) L’URSS est entrée à la Société des Nations le 17 septembre 1934 ; elle en sera exclue en décembre 1939 après l’invasion de la Finlande.

- 4) Cf. Guillaume Bourgeois, « Paul Loubradou, communiste rebelle », Montauban, revue Arkheia, n° 20, 2008, pp. 48-49.

- 5) Philippe Buton, « Le parti, la guerre et la révolution, 1939-1940 », Paris, revue Communisme, N° 32-34, pp. 41-66.



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