Arkheia, revue d'histoire

L’exil de Stanley Hoffmann, témoignage

Par Stanley Hoffmann
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Article publié dans
Seconde Guerre mondiale
Auteur : Professeur de sciences politiques à l’Harvard University, directeur du Center for European Studies. Il est l’auteur de nombreux ouvrages qui ont marqué l’historiiographie à l’instar de Le mouvement Poujade (1956), Sur la France (1979), L’Amérique vraiment impériale (2003). Il nous livre ici son témoignage inédit.

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Je ne puis vous offrir qu’un squelette de témoignage. L’exode, c’était il y a soixante ans. J’avais, en 1941, voulu fixer mes souvenirs dans des carnets d’écolier, en me disant que je ne voulais rien oublier de ces journées sinistres, et que je serais heureux, plus tard, de posséder ce récit et de compenser de la sorte les défaillances de la mémoire. Mais ces carnets n’ont pas survécu à mes errances de l’après-guerre, et je m’aperçois aujourd’hui que j’avais eu raison de craindre l’effacement des couleurs et la disparition des détails, perdus à jamais dans le gouffre d’une mémoire affaiblie.

J’avais eu onze ans à la fin de novembre 1939. Ma mère (séparée depuis longtemps de mon père) et moi étions alors à Nice. Nous y avions vécu entre 1929 ou 30 et l’été 1936, après quoi nous étions "montés" à Paris (ou plus exactement Neuilly). C’est à Chamonix, où nous avions passé les vacances d’été de 1939, que nous apprîmes le pacte germano-soviétique. Nous savions ce qu’il signifiait : la guerre, et nous retournâmes à Neuilly - pour quelques jours à peine, car avec des milliers de Parisiens nous fîmes partie du premier exode, dont on a si peu parlé : celui des jours qui suivirent la déclaration de guerre, et qui rassembla (ou dispersa) bien des citadins convaincus que le conflit allait commencer par des bombardements massifs des villes - prototype : Guernica. Nous prîmes le chemin, ou plutôt le train, du Midi, pour retrouver de vieux amis à Nice qui avaient passé l’été dans une petite station thermale de l’Hérault, Lamalou-Les-Bains, à une trentaine de kilomètres de Béziers. Logés dans une petite pension dirigée par une jeune femme dynamique et chaleureuse, nous suivîmes de loin les événements de ce début de drôle de guerre - le calme du front à l’Ouest, la débâcle en Pologne. Puis quand il fallut se décider pour savoir où je reprendrais mes études (j’allais commencer la 5ème), nous optâmes pour un retour à Nice, craignant encore le bombardement de Paris. A Noël, n’ayant, si j’ose dire, rien vu venir, nous rentrâmes à Neuilly, et en ce qui me concerne, au Lycée Pasteur où j’avais passé trois ans déjà.

Le 10 mai 1940 fut pour moi une date doublement historique. Le calme ahurissant et endormeur de la drôle de guerre, pendant laquelle tant de Français firent semblant de croire qu’on vivait encore en paix, fut brutalement déchiré par l’invasion allemande. Et au moment où la radio nous l’apprît, j’étais transporté de notre appartement à une clinique située à 200 mètres, où je dus être opéré d’urgence d’une appendicite aigüe. Je ne me souviens que de la terreur que me causa l’anesthésie, et du bruit des sirènes sonnant l’alarme sur Paris. J’ai l’impression que je ne me réveillai vraiment que quelques jours plus tard. Le retour à la conscience coïncida avec, à la radio, les nouvelles de la percée allemande dans les Ardennes. Puis vinrent les (...)


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