Arkheia, revue d'histoire

L’exil de Stanley Hoffmann, témoignage

Par Stanley Hoffmann
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Article publié dans
Seconde Guerre mondiale
Auteur : Professeur de sciences politiques à l’Harvard University, directeur du Center for European Studies. Il est l’auteur de nombreux ouvrages qui ont marqué l’historiiographie à l’instar de Le mouvement Poujade (1956), Sur la France (1979), L’Amérique vraiment impériale (2003). Il nous livre ici son témoignage inédit.

(...) discours de plus en plus déroutants de Paul Reynaud, qui ne nous remonta point le moral en disant que s’il fallait un miracle pour sauver la France, eh bien, il croirait au miracle. Quand il fustigea, à la radio, le roi des Belges qui venait de capituler, on comprit que la guerre était perdue - en un peu plus de quinze jours.

Je ne rentrai à la maison qu’à la fin de ce mois historique ; je me remettais mal, je restais couché, et j’entendais ma mème parler du danger qu’il y aurait à rester à Paris, et des préparatifs de départ de nombre de nos voisins. Elle avait de bonnes raisons de ne pas vouloir demeurer dans un Paris occupé. Elle était restée Autrichienne, bien qu’installée depuis plus de dix ans en France (et du coup, étant né à Vienne - c’est tout ce que j’y ai fait - c’était aussi mon cas) ; elle avait refusé lors de l’annexion de l’Autriche par Hitler de prendre la nationalité allemande, et n’avait qu’un passeport autrichien qui n’était plus valable. Baptisée protestante (moi aussi), elle n’en était pas moins d’origine juive, suivant la définition raciale des Nazis, et nous avions vu passer chez nous, en réfugiés, ses frères, belles-soeurs, neveux et nièces qui étaient restés à Vienne jusqu’en 1938. Ils s’en allèrent dans toutes les directions, sauf un de mes oncles, qui avait eu une attaque à Paris au début de 1939, et était resté à demi paralysé. Nous lui avions trouvé une chambre dans notre immeuble.

Les rumeurs de départs massifs de Paris, de gares prises d’assaut, de routes embouteillées se multiplièrent après la percée allemande sur la Somme. On savait, vers le 8 ou 9 juin, que les Allemands n’étaient plus bien loin. Le flot se transforma en torrant quand on apprit la déclaration de guerre italienne et le départ du gouvernement. Le matin du 12 juin, ma mère me tira du lit, prit de très maigres valises, et confia mon oncle hors d’état de partir à notre bonne (qui était venue chez nous chaque jour depuis 1936). Ma mère était très malheureuse d’abandonner son frère malade, mais ne pensait qu’à me "sauver". Je dus, moi, abandonner mon chien - mon premier chien, un basset gourmand et affectueux. Ma mère avait, par des voisins, trouvé quelqu’un qui voulait bien nous emmener. Il (ou elle ? je ne me souviens pas) voulait aller à Tours, pensant que les Allemands n’iraient pas jusque là.

Il nous fallut trois jours pour couvrir les 150 kms. qui séparent Paris de Tours. Je n’ai pas oublié, et n’oublierai jamais, ces interminables et pitoyables colonnes de véhicules : autos, camions, chariots, voitures de laitiers, fourgons d’enterrement, vélos, motocyclettes, surchargés de valises et de matelas, avançant de quelques mètres avant de s’arrêter pour de très longues et angoissantes interruptions. Pendant ces arrêts forcés, les gens se parlaient, les rumeurs se répandaient, la terreur s’inflitrait. Telle colonne avait été bombardée pas loin, on avait vu des avions (...)



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