Arkheia, revue d'histoire

L’exil de Stanley Hoffmann, témoignage

Par Stanley Hoffmann
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Article publié dans
Seconde Guerre mondiale
Auteur : Professeur de sciences politiques à l’Harvard University, directeur du Center for European Studies. Il est l’auteur de nombreux ouvrages qui ont marqué l’historiiographie à l’instar de Le mouvement Poujade (1956), Sur la France (1979), L’Amérique vraiment impériale (2003). Il nous livre ici son témoignage inédit.

(...) faire du piqué avant de mitrailler les voitures, on "savait" que les Allemands étaient tout près - et à regarder la route on se disait que tous les Français du Nord de la Loire et les Belges étaient en fuite, ou plutôt pris dans cette nasse ou masse agglutinée. Personne ne parlait du sort des combattants, ou de l’avenir des combats. On ne pensait qu’à son propre sort. Ce furent les jours les plus longs de ma vie. Je me demande encore - mais ma mémoire ne répond pas - comment nous pûmes nous nourrir, pendant ce temps. Je crois que les passagers bloqués se passèrent des vivres, par solidarité dans le naufrage. Les deux nuits sur la route se déroulèrent dans les véhicules. Je me rappelle que nous arrivâmes à Tours très tard la nuit du 14 ou 15, que les voitures bouchaient toutes les rues au point qu’il n’y avait plus de place pour marcher. Je me souviens d’un chat crevé entre deux autos abandonnées, et de ma mère me happant pour que je ne regarde pas ce spectacle de trop près. Je ne sais plus où nous passâmes la nuit, mais je sais que nous apprîmes l’occupation de Paris par les Allemands. Tours reste pour moi une image d’enfer : il faisait noir (pas de lumières la nuit), et le bruit des voitures couvrait tout. Combien de temps y sommes-nous restés ? Deux jours, trois jours ? Ma mère finit par trouver un autre conducteur - une jeune femme, cette fois-ci, qui était prête à reprendre la route, et - suivant en quelque sorte le pauvre gouvernement Reynaud - à aller jusqu’à Bordeaux. Autant le voyage de Paris à Tours avait été cauchemardesque, autant celui de Tours à Bordeaux fut rapide, et irréel. Les provinces défilaient, calmes, sous un soleil placide. Notre conductrice avait-elle trouvé des routes secondaires idylliques et inconnues ? On se serait cru en vacances.

L’arrivée à Bordeaux (était-ce le 17 ou le 18 juin ?) nous ramena à la réalité. La ville était presqu’aussi engorgée que Tours, et avait pris une allure de capitale, traversée de manoeuvres et de rumeurs. Je ne me rappelle pas où nous fûmes logés (la débrouillardise obstinée de ma mère, n’a pas, hélas, été héritée par son fils). Nous étions suspendus à la radio et aux journaux ; nous entendîmes Pétain (en fait, son premier discours de Président du Conseil, le 17 juin, quand il annonça aux Français qu’il fallait tenter de cesser le combat, nous l’avions entendu en route entre Tours et Bordeaux). Nous entendîmes parler de l’Appel du Général de Gaulle, et je suis à peu près sûr que nous captâmes, sur la BBC, son appel du soir du 22 dans lequel il dénonça l’armistice conclu quelques heures plus tôt. (Bien des années plus tard, Couve de Murville, à qui ma femme et moi demandions de tenter de résumer en quelques mots ce qui l’avait le plus impressionné chez de Gaulle répondit tout simplement : l’évidence. Je fus - à onze ans - un gaulliste convaincu, dans tous les sens du mot).

Je me rappelle avoir acheté (...)



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