Arkheia, revue d'histoire

L’exil de Stanley Hoffmann, témoignage

Par Stanley Hoffmann
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Article publié dans
Seconde Guerre mondiale
Auteur : Professeur de sciences politiques à l’Harvard University, directeur du Center for European Studies. Il est l’auteur de nombreux ouvrages qui ont marqué l’historiiographie à l’instar de Le mouvement Poujade (1956), Sur la France (1979), L’Amérique vraiment impériale (2003). Il nous livre ici son témoignage inédit.

(...) les journaux du 23 ou du 24 pour y trouver le tracé de la ligne de démarcation. Bordeaux allait faire partie de la zone occupée. Il nous fallait donc partir avant que les Allemands n’arrivent. Pour aller où ? La première petite ville de la zone libre allait être Marmande. Va pour Marmande : nous nous y rendîmes... en taxi. Il faisait toujours aussi beau. De là (ne me demandez pas comment !) nous filâmes sur Toulouse (que je n’ai pas revue, et dont les toîts de tuiles restent dans ma mémoire), puis sur Lamalou-Les-Bains, pour y retrouver - nous l’espérions du moins - nos amis de Nice qui nous y avaient accueillis l’été passé.

Le Lamalou calme et paresseux de 1939 n’existait plus. A cause de ses nombreux hôtels et pensions de famille, ce long village étroit et sinueux était devenu le point de rencontre et de concentration d’une armée de réfugiés. Aux 800 ou 1000 "indigènes" : hôteliers, restaurateurs, paysans et commerçants, s’étaient ajoutés à peu près 10.000 "Français du Nord", Belges et Hollandais. A l’accent sonore et jovial du Languedoc se mêlaient des accents parigots traînants et sarcastiques, et des accents belges interrogateurs et mal placés, sans parler des bruits guturraux des Flamands et des Hollandais.

Le plus frappant, c’était l’harmonie qui régnait dans cette apparence de pagaille. Presque tout le monde semblait avoir trouvé à se loger. (Nous étions retournés chez Jeannette, notre hôtesse de 1939). Il y avait de quoi nourrir tout ce monde (alors qu’en 1944, quand nous revînmes, réfugiés de Nice passée sous l’occupation allemande, il n’y avait à peu près rien à manger). Les gens de l’exode, arrivés en épaves, reprenaient des forces et du courage - dont ils avaient grand besoin, car beaucoup d’entre eux n’avaient aucune nouvelle de leurs maris, frères, fils, etc... mobilisés, au mieux prisonniers des Allemands, au pire tués au combat. Ils discutaient entre eux pour savoir quand ils rentreraient dans leurs villes et villages d’origine, pour la plupart occupés par les Allemands. Auditeurs de la BBC, choqués par le tournant anti-anglais de Vichy, ils me parurent fort peu désireux d’une victoire nazie (mais j’imagine, rétrospectivement, que les Français parmi eux ne mirent point en doute la sagesse du Maréchal, et ne virent pas de contradiction entre son message d’unité, d’expiation et de repli, et leur espoir d’une victoire anglaise). Ils reçurent, sur des cartes postales pré-rédigées, des miettes de nouvelles de leurs proches et de leurs domiciles abandonnés. La ligne de démarcation rendait la France occupée et la Belgique aussi lointaines que floues. Néanmoins, peu à peu, les gens rentrèrent chez eux. Mais ce fut leur choix : les villageois, à aucun moment, ne leur firent sentir qu’ils étaient de trop (et je ne crois pas que la plupart d’entre eux étaient capables de payer, ou de payer à un prix raisonnable, pour leurs chambres et leur nourriture). Au contraire : (...)



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