Arkheia, revue d'histoire

Le gaullisme des intellectuels

Par Jean-Pierre Rioux
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Article publié dans
Arkheia n°7-8-9
Auteur : Jean-Pierre Rioux est historien, inspecteur général de l’Education nationale (1991-2003) et co-fondateur de la revue Vingtième siècle. Revue d’histoire. Auteur de nombreux ouvrages dont La France de la Quatrième République (Seuil, 1980) ; Pierre Mendès France et le mendésisme (Fayard, 1985) ; La Guerre d’Algérie et les Français (Fayard, 1990) ou Jean-Jaurès, (Perrin, Paris, 2005).

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Homme de plume, le général de Gaulle a laissé peu de place uax intellectuels gaullistes. Aron, Gary, Malraux, Mauriac furent plus de fidèles compagnons du général que les intellectuels du mouvement gaulliste.

Entre intellectuels et gaullisme, le rapport a toujours tenu de l’union libre ou de la passion ravageuse plus que du mariage rangé et fécond. Car nulle intelligence critique n’a jamais su discerner, au bout du compte, non seulement si un gaullisme pouvait vivre sans de Gaulle ou lui survivre, mais encore si le cri fondateur du 18 juin 1940 relevait d’un système de pensée ou d’une idéologie. En clair, tout intellectuel savait d’instinct qu’il ne trouverait guère sa place privilégiée à l’ombre de l’activiste en chef et qu’il n’aurait jamais aucun rôle dans la formulation de sa doctrine. Chacun dut ainsi intérioriser à la hâte qu’il ne pourrait être qu’un éternel Maurice Schumann relayant son Général au micro d’une France libre, qu’un compagnon dont l’intelligence vivrait de la seule fidélité et dont le militantisme n’admettrait aucun faux-pas critique. A vrai dire, le gaullisme de souche postulait qu’en son sein il n’y aurait pas l’équivalent de cet “ intellectuel-de-gauche ” plus ou moins dreyfusard d’origine qui, lui, entendait participer à l’élaboration de la doctrine (Jaurès puis Blum, en version socialiste) et veillait à ce que l’action n’en trahisse pas les attendus et les valeurs (Aragon ou Kanapa en version stalinienne).

De plus, de Gaulle, tout militaire qu’il fût et demeurât dans ses réflexions et ses actes, est resté à sa façon un grand intellectuel, un homme de plume et de harangue capable d’envahir tout l’espace doctrinal et militant. Le lieutenant d’avant 1914 avait été mieux qu’un bon élève de Le Play, de Bergson et de Péguy. Dans l’entre-deux-guerres, l’enseignant à l’Ecole de guerre devenu le colonel de blindés fut un écrivain qu’on compara bien vite à Chateaubriand. Ses Mémoires de guerre connaîtront un immense succès après 1954. L’homme d’Etat, en 1944-1946 comme en 1958-1969, ne manquera pas de faire révérence aux hommes de science et de pensée pourvu qu’ils agissent en corps constitués (il veille de près aux élections à l’Académie française) ou ne sortent pas de leur rôle social (il donne volontiers du “ Cher Maître ” dans ses correspondances), sans pour autant dissimuler son amusement ou son agacement dès que l’intellectuel devenu “ cher professeur ” moralisa à tout crin, s’agita à la tribune ou prétendit préméditer l’action. Bref, il préféra “ l’intello ” au Figaro plutôt qu’au Monde, tout en se gardant bien de faire embastiller Sartre. Il y eut peu d’espace, par conséquent, pour l’intellectuel entré en gaullisme. Les “ gaullistes de gauche ” en feront tout au long l’amère expérience. A Londres, pendant la guerre, (...)


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