Arkheia, revue d'histoire

Le judaïsme libertaire en Europe centrale par Michael Löwy

Par Denis Andro
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Article publié dans
Critiques de livres
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(...) pour les mystiques rhénans (emprisonné durant un an en 1899 pour "outrage aux autorités", Landauer traduit en allemand moderne Maître Eckhart) ou d’autres formes non orthodoxes : l’anabaptisme qui voulait "changer la vie, toute la vie" (Landauer), des aspects de l’ésotérisme, et même l’hindouisme pour Lukacs - mais cet aspect a aussi concerné de nombreux artistes et intellectuels révoltés non juifs de cette période. On voit en tous cas que ces univers (juif/non juif) ne sont pas cloisonnés ; ces auteurs sont tous, de surcroît, pétris de philosophie (Fichte, Hegel, Nietzsche, Kierkegaard) ; certains sont reliés ou participent à à l’Ecole de Francfort.

Les formules de cette "affinité élective" sont évidemment plurielles : purement négative chez Kafka transcrivant un monde radicalement déchu mais portant en creux une possible rédemption messianique ; athéisme religieux chez Landauer, où "la dimension religieuse n’est pas abolie mais conservée/supprimée - au sens dialectique de Aufhebung - dans la prophétie utopique et révolutionnaire" (p.170) ; chez Buber comme paradigme utopiste d’une communauté du " Je et Tu" (selon l’expression de Lévinas reprise par l’auteur). Sont distingués « juifs religieux anarchistes » et « juifs assimilés athées-religieux libertaires » - mais d’autres différenciations sont à prendre en compte, sur le marxisme, le sionisme, la forme étatique ou libertaire de ce dernier et sur sa nature - Scholem se prononce dans les années vingt « pour la reconnaissance, par les Juifs, des aspirations nationales de la population arabe de Palestine et leur droit à l’autodétermination » (p.81), l’évolution de la révolution russe,

Benjamin se situe au carrefour de toutes ces voies. Fortement inspiré par le romantisme et un souci quasi-tolstoien des opprimés, il pose les jalons d’une conception de l’histoire qualitative, critique - comme Landauer - de l’idéologie du progrès et de la civilisation technique avec ses figures automates : « sa démarche, caractéristique du romantisme révolutionnaire, est de tisser des rapports dialectiques entre le passé pré-capitaliste et l’avenir post-capitaliste, l’harmonie archaïque et l’harmonie utopique, l’expérience ancienne perdue et la future expérience libérée » (p.149). Un itinéraire intellectuel et humain arrêté, dans l’Europe fasciste, un jour de septembre 1940 à Portbou, mais dont la vive aura est loin d’être dissipée.

Michael Löwy, dans une sociologie vivifiante du religieux et des utopies, met en lumière des pages souvent méconnues de l’histoire intellectuelle européenne. Curiosité - y compris pour des formes religieuses - et pénétration philosophique du monde y allaient de pair avec un esprit de révolte souvent nourri par Kropotkine ou Reclus.

Michael Löwy : Rédemption et utopie. Le judaïsme libertaire en Europe centrale, Editions du Sandre 2009, 33 euros. 

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