Arkheia, revue d'histoire

Les faux héritiers d’Azaña, usurpateurs du libéralisme espagnol

Par José Maria Ridao
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Article publié dans
Azana 1/ Arkheia n°19 hors série
Auteur : José Maria Ridao, écrivain, essayiste et édoritaliste à El Païs, il est ancien ambassadeur d’Espagne à l’UNESCO, Madrid. Il est notamment l’auteur de El pasajero de Montauban (2003), de Contra la Historia (2000).

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C’est devenu un lieu commun de constater comment la figure de Manuel Azaña fut unanimement condamnée à la fin de la guerre civile, comme l’attestent pour la plupart les travaux consacrés à l’une des périodes les plus dramatiques de l’histoire d’Espagne ; et cependant la recherche des raisons qui pourraient expliquer cette étrange coïncidence ne semble guère avoir éveillé de curiosité. Pendant plus de cinquante ans, les raisons du discrédit qui frappait le président de la République d’un côté coexistaient avec celles venues de l’autre côté ; c’est pourquoi sans doute les critiques entrecroisées, les critiques faites d’un bord contre l’autre, finissaient par présenter une même carence : la volonté d’ expliquer l’hostilité généralisée envers celui qui reste une des personnalités politiques et intellectuelles les plus remarquables du XX e siècle espagnol en cherchant à analyser séparément les positions idéologiques des belligérants dans la guerre civile, quand il ne s’agissait pas simplement de chercher à légitimer leurs comportements respectifs. À cet égard, la fin du franquisme et l’adoption d’un projet politique tablant sur la convenance non d’ oublier le passé, mais, selon l’ expression de Santos Juliá, de « le faire oublier » afin de permettre la coexistence dans la société présente - la convenance de faire passer la raison politique avant la raison historique - ôtèrent tout crédit au traitement subi par Manuel Azaña de la part des vainqueurs. Un tel traitement devenait injustifiable, entre autres motifs, parce que ses jugements délirants ne pouvaient plus cadrer avec le climat de sérénité qu’ exigeaient les précaires équilibres de la Transition, alors que les héritiers des deux camps, et parfois même les anciens protagonistes de la guerre, se donnaient pour tâche de construire un cadre politique acceptable pour tous. Ce n ’ était donc plus le moment de rappeler que les artisans de la dictature avaient traité Azaña de « monstre » digne d’ être étudié par de « distingués phrénopathes », comme un « avorton bâtard porté à la plus haute magistrature d’une République abjecte par un vote pseudodémocratique, corrompu et corrupteur ». Mieux valait, en effet, le faire oublier, et prétendre qu’un tel acharnement, une telle haine était le fruit de la logique perverse de ceux qui se présentaient comme des hommes providentiels, comme des sauveurs : il leur fallait pousser au noir la dégénérescence de la situation contre laquelle ils se soulevaient pour faire paraître en quelque sorte rentable le tribut de sang exigé par la régénération. Sans un monstre installé au sommet d’une République abjecte, sans un insoutenable climat d’ exception, la Croisade se serait réduite, en effet, à la trahison de quelques militaires, et les victimes et les martyrs de leur putsch à une impressionnante accumulation de cadavres (...)

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