Arkheia, revue d'histoire

Nuit et brouillard de Sylvie Lindeperg

Par Cédric Gruat
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Article publié dans
Critiques de livres

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Commencer la lecture de l’ouvrage de Sylvie Lindeperg consacré au film Nuit et Brouillard, c’est d’abord se replonger dans ses propres souvenirs de spectateur, c’est tenter de se remémorer le jour où notre regard a rencontré pour la première fois ce monument d’Alain Resnais. Comme pour ceux de ma génération, c’est à l’école que tout a commencé ; c’est dans une salle de classe que j’ai découvert ce film et, à travers lui, les images de l’horreur nazie.

La mémoire de Nuit et Brouillard est au coeur du travail de Sylvie Lindeperg, permettant de mieux saisir les critiques, usages et enjeux dont le film de Resnais a fait l’objet en France et à l’étranger depuis sa sortie en 1956. On découvre ainsi comment les auteurs du film, face aux exigences de la censure, ont dû maquiller la photo d’un gendarme français surveillant le camp de Pithiviers ; de quelle façon le court - métrage fut impliqué dans un imbroglio politico - diplomatique à l’annonce de sa candidature à la sélection officielle du festival de Cannes ; pourquoi le film fut montré à Eichmann lors de son procès en 1961 et le bourreau filmé regardant ces images ; comment il fut utilisé en France par l’institution scolaire comme instrument pédagogique contre le racisme et l’antisémitisme, alors même que le mot « juif » ne figure qu’une fois dans le commentaire et que le film ignore la spécificité du génocide des juifs. Sylvie Lindeperg retrace également avec minutie la genèse du film, évoquant le rôle des conseillers historiques Henri Michel et Olga Wormser ; étudiant les images trouvées lors de la préparation du court - métrage et le choix de celles finalement gardées ; analysant de très près les strates d’écriture et la place centrale du poète Jean Cayrol ( déporté en 1943 à Mauthausen ) au commentaire ; faisant le récit du tournage à Birkenau, fruit d’une longue préparation en même temps que confrontation au réel ; relatant enfin les semaines passées dans la salle de montage où s’élabora le film non sans douleur.

À travers cette plongée dans les étapes de la fabrication de Nuit et Brouillard, Sylvie Lindeperg nous éclaire sur le contexte politique de 1955 – celui du début de la guerre d’Algérie qui ne dit pas encore son nom – ainsi que sur l’état historiographique de l’étude du génocide nazi de cette époque. Elle rappelle que si la destruction des juifs d’Europe est évoquée et l’objet de diverses publications scientifiques, en revanche, « outre que sa spécificité n’est pas totalement perceptible, son évocation ne constitue nullement un enjeu mémoriel », contrairement à l’histoire du système concentrationnaire « dont le souvenir domine très nettement dans le discours officiel et dans la masse des témoignages ».

Cette mise au point est d’autant plus utile que le film de Resnais – âgé seulement de 33 ans en 1955 – a (...)


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