Arkheia, revue d'histoire

Reims et Verdun, Impressions d’un voyage en France (1917)

Par Manuel Azaña
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Article publié dans
Azana 1/ Arkheia n°19 hors série
Auteur : Manuel Azaña, traduction de l’Espagnol par Jean-Pierre Amalric.

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Je vous propose dans cette conférence quelques impressions éprouvées lors d’un voyage récent sur le front de guerre français. De toutes les difficultés rencontrées avant de venir vous en parler, une seule me reste à surmonter  : c’ est la crainte que par ma faute ce sujet ne serve qu’à appâter votre curiosité. Montrer des photographies de tant de lieux fameux et les décrire dans tous leurs détails, cela peut offrir un attrait suffisant et sembler un plaisir justifié par ses propres limites à tous ceux qui, sans avoir vu la guerre, en suivent de loin les péripéties avec une sensibilité un peu émoussée. Mais après avoir été en contact avec l’un des grands acteurs de ce drame, cette façon d’aborder le sujet, d’une excessive frivolité, semble inadmissible. Le traiter ainsi, ce serait s’en tenir à l’ extérieur, au pittoresque d’un lieu, à la particularité d’un jour, en oubliant ce qu’il a d’universel et d’impérissable ; ce serait commettre une profanation. Ce qui est universel et impérissable ici, c’ est la force morale inépuisable dont nous avons été témoin des actes. Cette force coule tranquillement dans le silence où se recueille l’âme française, elle est la source la plus formidable que l’ on puisse rencontrer dans toute sa vie. Je voudrais faire appel à cette émotion en la suscitant en vous pour qu’une atmosphère propice entoure ce que j’ai à vous dire. Devant vos yeux vont passer villages en ruines, scènes de guerre, tout ce qui peut être décrit et qui constitue l’autel de ce grand sacrifice, le rite qui l’accomplit ; mais plutôt que de vous y arrêter, cherchez plutôt sous les apparences la force qui le produit et la raison qui le justifie ; sous la liturgie, cherchez la foi, car c’ est seulement ainsi que nous pourrons nous en approcher pour découvrir avec le recueillement qui convient le mystère de ce grand peuple qui, pour son salut, a commencé par faire le sacrifice de sa vie et qui a reçu par surcroît, en paiement de cette offrande, toutes les autres vertus nécessaires. Mais, notez - le bien, je ne voudrais pas seulement attirer votre attention sur l’ énergie morale déployée devant nous par le peuple français, en l’isolant des fins qu’ elle sert ; au contraire, c’ est en la regardant dans leur perspective que l’ on aperçoit dans sa plénitude sa valeur pour l’avenir de la vie humaine. Tout peuple en lutte contre l’invasion, cherchant à libérer le territoire envahi, trouve dans les douleurs de son patriotisme l’aiguillon nécessaire pour réveiller son instinct de conservation et pour réagir contre cette douleur en s’attaquant à sa cause. Peu importe en pareil cas que ce sentiment, perçu comme un ressort pour l’action, se réduise à l’adhésion confuse à une Patrie difficile à définir, à l’impulsion du sang, l’attachement au sol natal, aux coutumes reçues en héritage, aux traditions locales ou (...)

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