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Renaud Jean, carnets d’un paysan député communiste

Par Max Lagarrigue
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Auteur : Max Lagarrigue est historien. Il est l’auteur notamment de 99 questions... La France durant l’Occupation (CNDP, 2007) ou de Renaud Jean. carnets d’un paysan député communiste (Atlantica, 2001).

Renaud Jean, acteur de son propre passé

Reprendre la biographie de Renaud Jean, déjà en partie écrite par le journaliste Gérard Belloin, ne constitue pas les limites de cette présentation. Néanmoins, quelques repères essentiels de son parcours permettront de saisir, outre la complexité et la singularité du personnage, les formes identitaires du communisme auquel il s’identifia et la dimension de cet être communiste. Peut-on être communiste ou considéré comme tel en dehors de la ligne établie par le parti ?

Le fonds Renaud Jean qui est déposé aux archives départementales de Lot-et-Garonne est librement accessible depuis 1991. Ce délai correspond a un vœu émis par le dépositaire des archives : un délai de 30 ans après la disparition de Renaud Jean. Ce dernier avait pris le soin, dans les derniers moments de sa vie, de classer ses archives et de les confier à un ami. Il semble avoir eu des craintes sur la conservation et la pérennité de cette documentation. L’hypothèse selon lequel peu avant sa disparition, Renaud Jean angoissé que ses papiers ne tombent dans de mauvaises mains, seule mémoire de son activité et de ses prises de positions passées, nous paraît justifiée. Robert Lacoste, conseiller général communiste de Lot-et-Garonne, camarade de lutte et ami tout court de Renaud Jean s’acquitta, de cette charge. En marge du parti comme le maire de Samazan, Robert Lacoste déposa le précieux legs de son “ camarade ” le 30 mai 1972 aux archives départementales d’Agen.

Les archives laissées par Renaud Jean, même si elles restent celles d’un homme, nous permettent d’appréhender cette dimension de l’homo communistus. Un communiste qui échappe aux caricatures de la propagande anticommuniste et aux stéréotypes du moule communiste. Enraciné dans sa dimension sociétale, ce communiste souffre des décisions arbitraires des hiérarques du parti, des corrections brutales de la ligne diligentées par l’Internationale communiste.

Renaud Jean qui eut maille à partir à de nombreuses reprises avec le “ centre ”, c’est à dire la direction du parti, eut le souci de préserver sa mémoire et de facto une partie de l’histoire du Parti communiste français. Les carnets que nous présentons témoignent de ce double usage. Narrateur et polémiste, Renaud Jean nous livre le contenu d’une réflexion qui le conduit à s’exclure d’un parti auquel il a consacré l’essentiel de sa vie. Continuellement en marge, il réussit à imposer un style et un ton dont il est le seul à bénéficier. Fort du soutien dont il dispose dans les campagnes, le parti doit composer avec lui. Son exclusion ne peut être envisagée sans la défection de nombreux ruraux, voire l’apparition d’un autre Parti communiste dans l’hexagone. C’est ce qui vaut ces mots au suisse Jules Humbert-Droz “ Un garçon intelligent, travailleur, foncièrement honnête, certainement une des belles forces d’avenir du communisme français ”. Ce rapport du kominternien témoigne tôt du caractère et du poids que Renaud Jean a sur le parti. C’est pour éviter une scission que les dirigeants du PCF et de l’IC tolèrent ses prises de positions “ déviationnistes ” et ses oppositions systématiques.

Si le parti a fait le choix de préserver Renaud Jean en son sein, sans doute est-ce dû au fait qu’en dehors, celui-ci lui aurait fait le plus grand tort. En effet, le Parti communiste français de l’entre-deux-guerres est composé d’une bigarrure de courants antagoniques. La décision de l’Internationale de préserver au sein du PCF un contestataire comme Renaud Jean n’est donc pas surprenante. L’opposition interne de celui-ci reste dés lors contingentée dans le silence des correspondances et des séances houleuses du bureau politique ou du comité central. De cette manière, le danger est maîtrisé dans un certain “laisser-faire”. La lettre expédiée en 1928 par le secrétariat du PCF à Renaud Jean une fois faite, son désir de se démettre de toutes ses responsabilités dans l’appareil, démontre l’importance que l’on accorde à sa présence dans le parti : “ (…) Ta lettre du 6 mai dans laquelle tu nous confirmes ta décision irrévocable nous a peinés. Nous espérons que tu auras encore réfléchi depuis et que, après le CC, après les discussions politiques que nous avons eues, tu pourras revenir sur tes décisions précédentes. Nous te demandons encore de travailler avec nous pour la tournée de juin ; d’écrire pour l’Humanité des articles sur la question paysanne. Enfin, nous espérons que tu ne renonceras pas à collaborer avec nous. Nous t’offrons le poste qui te conviendra le mieux et dans l’intérêt de tout le Parti, car tu dois bien comprendre que ton absence créerait un vide ”.

L’itinéraire d’un cadre communiste en marge.

“ Ma patrie est limitée au sud par la barrière sombre des landes, au nord par les coteaux du Périgord et du Quercy (…) Cette terre en plein travail qui essaye en quelques jours de rattraper les semaines gâchées par les caprices de mars et d’avril, exerce sur celui qui la parcourt une attraction puissante. On voudrait s’arrêter là, ou plus encore prendre un outil et le planter dans le sol pour aider au formidable enfantement qui se prépare. Or, toute halte est défendue. La réunion s’achève, une autre réunion attend. Il y a des côtes à gravir, et pour lutter contre les rapides limousines de ses concurrents, le candidat communiste ne dispose que d’une bicyclette. C’est ce que l’on appelle la liberté de penser, la souveraineté du peuple, la démocratie… ”.

Un paysan marmandais qui meurt avec la Grande Guerre

Durant six décennies, un îlot de terre du Lot-et-Garonne, le pays de Marmande, a cultivé le rouge de la IIIe Internationale. Les germes de ce communisme isolé du Sud-Ouest, ont pour origine un “ paysan ” gascon dont le nom sonne comme un écho redondant, Jean Jean. Né en 1887 à Samazan (lieu dit Latapie) dans le Marmandais (Lot-et-Garonne), fils unique d’un métayer devenu petit propriétaire, le jeune Jean est élevé dans le culte de la terre et de la République. Son grand-père semble avoir affirmé ses positions républicaines à une époque où cette étiquette était difficile à porter. Depuis 1904, son père est conseiller municipal de Samazan. A la faveur des élections municipales du 5 mai 1912, il est élu maire de la commune à la tête d’une liste radical-socialiste avec 64% des inscrits !

Élève doué, il ne peut poursuivre des études une fois obtenu son certificat d’étude. Seul héritier, d’une terre acquise aux prix d’efforts opiniâtres, Jean Jean se doit de poursuivre l’entreprise familiale autour d’un petit lopin de terre. Rien jusque-là, ne le prédestinait à devenir un acteur de premier plan dans quelque mouvement politique ou social. Tout au plus, pouvait-il espérer poursuivre l’action d’édile municipale de son père. C’est la mobilisation générale de juillet 1914 qui le contraint à quitter sa Gascogne. Incorporé dans le 24e régiment d’infanterie coloniale, il est blessé au cours de la bataille de la Marne le 8 septembre 1914. A vingt-sept ans, son légendaire caractère de Gascon têtu se manifeste dans ses carnets de guerre, ses premiers écrits. Grièvement blessé par un éclat d’obus à la jambe, il écrit : “ j’aurai pu quelque heures après mes blessures être ramassé par des brancardiers allemands : je ne le voulus pas. J’avais peur de la prison qui dans mon esprit devait suivre l’hôpital. Lorsque, le lendemain matin, le 77 bombarda morts et blessés, mon refus faillit me coûter la vie ”. Des lignes qui témoignent de la force de caractère du jeune homme. Après trente heures sans soin dans la boue, Jean est envoyé à l’hôpital de Saint-Rémy puis transféré à Agen. Il en garde comme séquelle une claudication permanente qui l’éloignera à tout jamais du travail des champs. Durant sa convalescence, il rencontre Isabelle Mendès, infirmière de circonstance, avec qui il se marie le 30 mars 1915 à Samazan. L’autorité de sa compagne est manifeste dans l’apprentissage intellectuel de Jean, le politologue Stéphane Baumont pousse plus loin le raisonnement en déclarant que ” c’est sous l’influence de sa femme, lors de sa convalescence, que Renaud Jean avait commencé à rédiger sur un cahier d’écolier, un roman dans le style du Feu de Barbusse (…) De paysan sa femme fait de Renaud Jean un enseignant, un être cultivé qui ne cessera, depuis son mariage, d’étudier, de lire et d’écrire. Sans Isabelle, il ne serait peut-être pas devenu un permanent du Parti communiste, ni n’aurait connu une ascension aussi rapide (…) ”.

Comme le fait judicieusement remarquer Jacques Clémens, les carnets de 1914 attestent “ d’une grande maturité et maîtrise culturelle chez le futur député ”. Conseillé par son épouse, Jean apprend l’espagnol. Dès mai 1916, il se voit confier le poste de professeur auxiliaire à l’école pratique de commerce et d’industrie d’Agen, profession qu’il conserve jusqu’à septembre 1919. A cette date, il est révoqué malgré une demande au titre de professeur adjoint. Officiellement, l’administration invoque le motif de “ surnombre ” avec le retour des anciens combattants. Les raisons de ce renvoi ont, semble t-il, un caractère plus politique qu’économique. L’intervention du député-maire radical d’Agen, Jules Cels, n’y est vraisemblablement pas étrangère.

Et pour cause, remarqué par l’activité qu’il déploie dans les journaux socialistes départementaux et nationaux, Jean s’expose à un autre feu. Ajoutons que dès les législatives de 1914, la fédération socialiste de Lot-et-Garonne a décidé de s’opposer ouvertement à Jules Cels en soutenant le maire d’Agen, Georges Laboulène. Nul doute que les slogans stigmatisant le député radical sortant comme “ ennemi de la classe ouvrière ” et que la consigne de vote sommant “ qu’aucune voix de travailleurs ne doit se porter sur son nom ! ”, ont conduit en catimini à un règlement de compte dont est victime le nouveau secrétaire de la fédération SFIO.

“ De paysan, la guerre avait fait de lui un invalide et un émigrant ; de célibataire, la guerre avait fait de Jean l’époux de l’influente Isabelle Mendès ”, Jean Jean se transforme dès lors en Renaud Jean. Le petit paysan meurt tandis que naît le paysan communiste.

Née le 4 mai 1882 à Bordeaux, Isabelle Mendès, après une scolarité à Bordeaux, obtient un brevet de capacité pour l’enseignement primaire le 30 juin 1897 puis le diplôme de fin d’études secondaires en 1899. En 1904, elle réussit son entrée comme élève à l’École Normale Supérieure de Sèvres. Admissible à l’agrégation de sciences, elle est nommée professeur au collège de jeunes filles à Villeneuve-sur-Lot, le 17 septembre 1907. Elle continue sa carrière au lycée de jeunes filles d’Agen par la suite. Le 4 septembre 1909, elle obtient son agrégation. Elle achève sa carrière au lycée de Versailles le 6 décembre 1941. Isabelle a-t-elle une parenté avec la famille Mendès-France ? Il nous a été impossible d’en retrouver la trace. Issu d’une famille juive, son père Gaston Mendès était fondé de pouvoir de l’entreprise H. Thompson de Bordeaux. C’est grâce à l’aisance familiale de sa belle-famille que Renaud Jean pût tenir durant l’Occupation sans s’exposer à de grandes difficultés matérielles. Si son indemnité parlementaire cesse d’être perçue à partir du 3 janvier 1940, il apparaît qu’Isabelle, qui continue à exercer, n’a pas été victime de la loi du 3 octobre 1940 interdisant aux Juifs tout emploi dans la fonction publique.

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