Tous les happy few, selon la formule chère à Stendhal, qui ont pénétré dans la librairie de Trentin - et ils furent nombreux dans les milieux intellectuels toulousains - ont noté son professionnalisme. Henry Docquiert, étudiant en philosophie puis résistant socialiste, qui fréquenta assidûment la librairie après l’exode de 1940, a gardé la nostalgie de ce climat de connivence intellectuelle : « C’est en grand seigneur qu’il vous reçoit dans sa boutique (…) Si vous vous êtes fait reconnaître, on parle à mi-mots, une complicité s’instaure qui ressemble à l’amitié, on échange des nouvelles des absents, des proscrits... » [2]. La rue du Languedoc était donc une librairie militante. Les auteurs proposés par Trentin faisaient souvent partie du Panthéon littéraire des intellectuels de gauche des années 1930-1940. Les livres les plus demandés ? La condition humaine, L’Espoir d’André Malraux, les Roger Martin du Gard, les Aragon pour la poésie ainsi que certains titres d’Elsa Triolet [3]. En phase avec les goûts du public, Silvio Trentin était aussi un libraire exigeant, qui n’hésitait pas à placer en vitrine et dans ses étagères des ouvrages réputés d’accès difficile pour un public d’initiés. Il fut l’un des tous premiers à proposer Ulysse de James Joyce.
Dans ce foyer intellectuel dont il était l’âme, l’ancien professeur, privé du contact avec de jeunes étudiants, put aussi retrouver auprès des jeunes gens qui fréquentaient sa librairie un rôle d’éveilleur d’esprits et de mentor. Mais les affaires marchaient mal ... Dans une lettre du 15 janvier 1937 adressée à son ami, Carlo Rosselli, le principal dirigeant de l’organisation antifasciste « Giustizia e Libertà », Silvio Trentin faisait part de son souhait de se séparer de la librairie et de la difficulté à concrétiser cette opération. Le libraire fut sauvé in extremis et paradoxalement par la défaite de 1940, tant celle-ci transforma en quelques mois le paysage éditorial. Un bouquiniste qui (...)
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