Arkheia, revue d'histoire

Ukraine 1932-1933, une famine programmée

Par Jean-Louis Panné
Retour au sommaire Retour au sommaire
Article publié dans
Arkheia n°7-8-9
Auteur : Jean-Louis Panné est historien spécialiste du communisme. Il est l’un des coauteurs du Livre noir du communisme (Robert Laffont, 1997) et également publié Boris Souvarine (Robert Laffont, 1993).

Page suivante

L’année prochaine, en 2003, l’Ukraine et les Ukrainiens commémoreront le 70e anniversaire de la famine qui ravagea alors cette république soviétique Ukraine (32 millions d’habitants) mais aussi le Kouban, la basse vallée de la Volga et le Caucase du Nord. Cette catastrophe humaine qui a détruit une civilisation entière fit entre 7 et 10 millions de victimes. Cependant elle a été refoulée dans la conscience des Européens sous l’action conjuguée d’une triple négation.

D’abord celle qu’entretinrent les communistes par la négation directe et leur « travail d’amnésie » ; ensuite une négation d’ordre « géopolitique » comme celle d’Édouard Herriot qui désirait développer les relations franco-soviétiques et pour cela était prêt à mentir ; enfin une négation de complicité de la part des dictatures : l’Italie mussolinienne et de l’Allemagne nazie qui étaient très satisfaites de leurs excellentes relations avec la Russie soviétique. Il serait temps que cette catastrophe, moment essentiel de l’histoire soviétique, trouve enfin sa place dans l’histoire des génocides du XXe siècle, inaugurée par le massacre des Arméniens en 1915. Au moment même où la famine avait lieu, les faits étaient connus. La presse française et étrangère publièrent de nombreux documents mais cette entreprise d’extermination ne fut pas considérée dans son ampleur et son horreur, en raison du silence imposé par l’État soviétique et du caractère extraordinaire de l’événement : un État acculant consciemment à la mort des millions de ses citoyens était à proprement parler inimaginable. « J’ai encore un souvenir terrible : celui d’une fille […] emportant au cimetière sa mère encore vivante ; elle l’a placée sur une brouette, ses mains traînant parterre… les gens la regardaient passer, lui faisant honte, lui disant : “Pour l’amour de Dieu, ne fais pas cela. » Et elle de répondre : “Elle mourra demain de toute façon ! ” » […] « Nous, les enfants, allions glaner dans les champs. C’était considéré comme un vol du bien socialiste […] Ineptie : les épis pourrissaient sur place mais on n’avait pas le droit de les ramasser. » […] « Trois enfants étaient déjà morts. Les komsomols [les jeunes communistes] sont venus chercher le blé, ils ont creusé sous le poêle, dans la grange, détruit le sol, ils sont allés fouiller dans le grenier. Est-ce qu’ils ne voyaient pas que le père et les enfants étaient déjà mort ? » Ces trois extraits de témoignages, parmi tant d’autres de même nature, sont tirés d’un recueil publié en 2000 . Il donne l’idée de la violence propagée consciemment par les autorités soviétiques dans les campagnes. Leur caractère insoutenable ne doit pas être aujourd’hui un obstacle à l’appréhension d’une catastrophe qui conduisit des individus à l’anthropophagie, phénomène attesté par l’existence d’une affiche (...)


Page suivante


| RECHERCHE |
Plan du site
Témoignages, suppléments, courriers et compléments d'articles...

Découvrez les + d'Arkheia,
un ensemble de contenus exclusifs, à consulter en ligne.
soutenez la revue Arkheia
L’association Arkheia regroupe un collectif totalement bénévoles qui oeuvre depuis maintenant 10 ans pour collecter des archives, recueillir des témoignages de témoin clé comme d’anonyme pour mettre à jour notre histoire locale, notre patrimoine commun régional. Ce n’est que par la contribution de nos lecteurs et plus particulièrement par leur abonnement que ces recherches et surtout la publication de la revue Arkheia est rendue possible. Alors offrez Arkheia à ceux que vous aimez ! Un ouvrage offert pour chaque abonnement de soutien.
Vichy État occitan ?
Les enjeux de l’histoire culturelle (...) Depuis une trentaine d’années, l’histoire culturelle tend à s’imposer comme une nouvelle lecture de notre passé. Une discipline à part entière, qui a ses maîtres, ses relais institutionnels au sein de (...)
Abonnez-vous !

Pour ne rater aucun de nos n°, abonnez-vous ! Seulement 20 € pour une année complète d’Arkheia