Arkheia, revue d'histoire

Ukraine 1932-1933, une famine programmée

Par Jean-Louis Panné
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Article publié dans
Arkheia n°7-8-9
Auteur : Jean-Louis Panné est historien spécialiste du communisme. Il est l’un des coauteurs du Livre noir du communisme (Robert Laffont, 1997) et également publié Boris Souvarine (Robert Laffont, 1993).

(...) officielle proclamant : « Manger son enfant est un crime. » La réflexion sur les conséquences de cette famine, la destruction quasi totale des liens sociaux et humains, le mensonge soviétique sur cette famine doivent être pensés ensemble en dépit de la difficulté qu’il y a à se plonger dans un univers d’une horreur extrême. La question du « pourquoi » vient immédiatement à l’esprit. Le dirigeant bolchevique Nicolas Boukharine situait l’origine de cette famine génocidaire dans le nouveau système « d’exploitation militaro-féodale », c’est-à-dire comme la conséquence de la collectivisation forcée de la propriété paysanne. La collectivisation était conçue à la fois comme une « seconde révolution », le moyen d’accomplir un bon économique spectaculaire par le moyen de « l’accumulation socialiste primitive » mais aussi comme le moyen de détruire une paysannerie considérée par les théoriciens du Parti bolchevik comme la source de la renaissance perpétuelle du capitalisme. Le 27 décembre 1929, donc, Staline lance le mot d’ordre de « liquidation des koulaks en tant que classe ». Le « koulak », défini comme paysan aisé ayant recours au travail d’autrui, devient désormais la figure de l’ennemi absolu qui, comme le diable au Moyen Âge, est partout. Simultanément les intellectuels, les artistes, les savants et les religieux sont réprimés et exécutés par milliers. L’État augmente les prélèvements sur la paysannerie : impôts et taxes doivent aboutir à la dépossession des paysans. Une résistance ne tarde pas : ils réduisent la surface des emblavures, abattent une partie du cheptel, etc. L’État déclenche une véritable guerre : 1,8 million de paysans sont déportés vers le Grand Nord où aucune structure n’est prête à les accueillir (d’où une mortalité extrêmement élevée), de 3 à 500 000 personnes sont exécutées sur place. Toute résistance même passive doit être brisée — la Pravda du 22 janvier 1930 n’a-t-elle pas indiquée : « Un des objets de la collectivisation est la destruction de la base sociale du nationalisme ukrainien. » Quand, en mars 1930, devant la catastrophe qui s’annonce Staline fait marche arrière, les paysans quittent les kolkhozes montrant leur caractère artificiel. Mais ce répit est de courte durée. En 1932, année de récolte exceptionnelle, le Parti bolchevik lance ses activistes dans les campagnes ukrainiennes pour récolter encore plus de grains, sans se soucier de laisser aux familles à la fois de quoi se nourrir et de quoi semer. La violence atteint un degré jamais connu : l’Ukraine tout entière devient une zone isolée du reste du pays, sous contrôle militaire des troupes du Guépéou. Les fours à pain sont systématiquement détruits. Les décrets étranglent toujours plus les malheureux paysans : le 22 août 1932 l’un d’eux interdit la vente de pain aux paysans ; un autre condamne à dix ans de camp ou à (...)


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