Arkheia, revue d'histoire

Vichy, Etat occitan ?

Par Emmanuel Le Roy Ladurie et Guillaume Bourgeois
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Article publié dans
Arkheia n°14-15-16
Auteurs : Emmanuel Le Roy Ladurie, historien de renommé internationale, membre de l’Académie des sciences morales et politiques de l’Institut de France. Auteur de grand classique à l’instar de Montaillou, village occitan de 1294 à 1324 (Gallimard, 1975), Histoire de France des régions (Seuil, 2001) ou Histoire humaine et comparée du climat en Occident (Fayard, 2004). Ancien doctorant d’Annie Kriegel, Guillaume Bourgeois est de maître de conférences à l’unversité de Poitiers.

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Quand l’armistice met un terme à la Débâcle, au début de la quatrième semaine de juin 1940, la situation militaire de la France conduit à la création d’un État divisé, dont seule la partie méridionale est libre d’occupation. La première tentation des dirigeants de cet État occitan de fait, doté avec Vichy d’une capitale sise en Auvergne, est d’imaginer une réinvention de la France. Comme le maréchal Pétain l’appelle de ses voeux en invoquant Mistral, cette France sera nouvelle autant que traditionnelle ; elle devra, pour se refaire, puiser dans ses racines, retrouver son folklore et même ses langues régionales, non sans contradiction comme Quyhn Martin nous incite à le penser. La France de Vichy deviendra-t-elle ce conservatoire des sociétés et des sociabilités, notamment rurales, infiniment chères à Philippe Ariès, dont nous parle Guillaume Gros ? Non ! Dans le résumé qu’il fait d’une étude clef de Pierre Barral, Cyril Olivier montre que cette proposition de survie, réactionnaire et angoissée, est une partie de l’essence du régime – non point fasciste mais traditionaliste – mais que cette proposition n’est pas la seule : aux visionnaires nostalgiques, s’opposent, à Vichy, les réalistes technocrates… et si les premiers semblent l’emporter en 1940, la revanche des seconds pointe dès 1941, réduisant à néant les espoirs de ceux qui avaient vu un avenir dans ce retour du passé. De là la source d’un malentendu. Des liens unissent les milieux dominants aux cercles du Félibrige et les contours de la zone non-occupée ressemblent à s’y méprendre à la carte du midi languedocien et franco-provençal… Vichy est donc sollicité par tous ceux qui voient dans son existence l’occasion de créer, dans la réalité et par la vie, ce monde rêvé : régionaliste, décentralisé et occitan. Les arrêtés Carcopino introduisent dans l’enseignement public, en décembre 1941, les « langues basque, bretonne, flamande et provençale » ; à dose homéopathique et sous forme d’alibi, comme le montre Stéphanie Corcy. Ces projets ne sont déjà plus en cour auprès du pouvoir qui, en fait de religion administrative, a fini par se convertir à un jacobinisme centralisateur, ici replacé dans son contexte par Alain Chatriot. La France méridionale apparaît alors pour ce qu’elle est, coupée du reste du territoire : un espace appauvri qui assume un semblant d’autarcie sous le signe de la faim et dans la crainte d’une menace allemande que soulignent Éric Alary. A l’écart l’une de l’autre, ces sociétés ont-elles eu le temps de dériver ? Le cinéma nous montre comment se dessine au sud la représentation d’une méridionalité religieuse, figée et repliée (Claudette Peyrusse). Vu de Paris et dans l’esprit des ultras de la Collaboration, le Midi est mère de tous les vices : crasseux et enjuivé selon Cédric Gruat ; mutatis mutandis, c’est l’une des raisons de l’interdiction (...)

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